Elyse Al-Khemsin / Acte 1, Cap Carcasse
Chapitre 3 - La Piste
Elyse Al-Khemsin / Acte 1, Cap Carcasse / Chapitre 3
Chapitre 3 - La Piste
Elle a suffisamment dormi. Le Nid n’a rien d’un palais mais il tient sa promesse de sécurité, la porte est restée fermée toute la nuit et la fenêtre donnait sur une hauteur capable de dissuader les grimpeurs les plus entreprenants.
Après presque deux semaines en mer, la simple immobilité du monde durant son sommeil est un luxe. Elle se réveille avant l’aube, non parce qu’elle s’est particulièrement bien reposée, mais parce que Cap Carcasse refuse manifestement de respecter le sommeil de qui que ce soit. Des ordres montent déjà depuis les quais et les premières caisses de la journée commencent à être déchargées.
Elyse reste quelques instants allongée, les yeux ouverts dans la lumière dorée qui passe entre les lames d’un simple volet de bois. Elle se demande comment une ville peut sembler aussi active avant même que le soleil se soit vraiment levé, avant d’y voir une motivation supplémentaire pour quitter son lit.
Elle tâtonne à la recherche de la lettre d’Oza, toujours glissée sous son oreiller. Elle la récupère avant même de se redresser, comme si le papier avait pu disparaître pendant la nuit, puis en relit seulement les passages importants pour se rassurer. La Déferlante. Main Rouge. Cap Carcasse. Quelques mots jetés au milieu de phrases plus légères, assez précis pour la guider, mais suffisamment vagues pour la forcer à avancer dans un monde qui n’est pas le sien.
Elle prend le temps de se préparer avec davantage de soin que la veille. Sa première journée à Cap Carcasse lui a appris que paraître fragile peut attirer les problèmes, mais que paraître perdue revient presque à leur tirer une chaise. Elle choisit donc une tenue de voyage élégante, assez pratique pour marcher sur les quais sans trébucher sur chaque planche mal posée, mais suffisamment soignée pour rappeler qu’elle n’est pas une proie tombée d’un navire au hasard.
Lorsqu’elle descend dans la salle commune, Zoey est déjà levée et installée derrière son comptoir. Elle sert une bouillie chaude à un homme qui paraît trop ivre pour être un client du matin et trop éveillé pour être un client de la veille. Elle lève les yeux vers Elyse sans interrompre son geste, un léger sourire au coin des lèvres.
« Vous avez survécu à la nuit », constate-t-elle.
« J’ignorais qu’il fallait s’en féliciter. »
« C’est toujours poli de le faire. Vous partez déjà ? »
La jeune femme descend les dernières marches et pose quelques pièces sur le comptoir.
« J’aimerais ne pas manquer un certain navire, si vous voyez ce que je veux dire. Et je prendrai quelque chose à manger. »
L’aubergiste cesse un instant de remuer la louche. Ce n’est qu’une très brève hésitation, mais Elyse commence à comprendre qu’à Cap Carcasse les silences sont parfois plus instructifs que les réponses.
« Soyez prudente. Mangez avant de partir et tâchez de garder vos mains visibles. Les gens des quais aiment pouvoir y lire vos intentions. Très bon choix de tenue, par ailleurs. »
Zoey verse la bouillie dans un bol et le pousse vers sa cliente. La préparation est beaucoup trop salée, mais Elyse a la sagesse de ne pas quitter l’auberge le ventre vide.
Autour d’elle, les clients parlent bas, encore enveloppés dans cette fatigue particulière des gens qui vivent davantage la nuit que le jour. Lorsqu’elle quitte le Nid, Cap Carcasse est couverte d’une brume légère que le soleil peine encore à dissiper. Elyse suit d’abord les passages les plus fréquentés, puis s’en écarte progressivement, en direction des pontons situés un peu en retrait et des eaux de mouillage qu’elle a aperçues la veille en arrivant.
Plus elle avance, moins les boutiques sont nombreuses. Les enseignes peintes cèdent la place à des entrepôts fermés, à des coques trop abîmées pour inspirer confiance et à des ruelles où personne ne semble s’arrêter pour admirer la mer. La ville change de visage sans réellement changer de nature.
Sur les quais principaux, le désordre possède quelque chose de théâtral, presque accueillant à force d’être bruyant. Ici, les mêmes planches, les mêmes cordages et les mêmes odeurs paraissent plus fermés. Les hommes parlent moins fort et les marchandises disparaissent plus rapidement derrière des portes surveillées.
Ce n’est plus le Cap Carcasse des légendes racontées aux voyageurs, mais celui des accords murmurés et des navires qui préfèrent ne pas être trop facilement identifiés. La magicienne ne demande pas immédiatement son chemin. Elle a compris que répéter trop souvent les mêmes noms revient à les jeter en pâture à tous ceux qui sauront les monnayer.
Elle observe donc les bâtiments amarrés autour d’elle. Certains portent des noms fraîchement repeints, d’autres uniquement des symboles : un poisson argenté sur fond noir, une ancre brisée, une tête d’oiseau grotesque, une voile rouge si usée qu’elle paraît avoir été teinte avec de la rouille. Aucun ne s’appelle la Déferlante, du moins pas ouvertement.
Un jeune homme semble faire le guet à l’entrée de l’un des pontons. Il se redresse à son passage et s’incline avec une élégance assez rare dans le quartier pour l’obliger à lui rendre la même politesse. Il garde ensuite les mains dans ses poches et affiche un sourire avenant.
« Guybrush, pour vous servir. Vous n’avez pas vraiment l’air à votre place. Besoin d’un guide ?
Vous cherchez de la main-d’œuvre, de la marchandise ? » Elle incline légèrement la tête. « Elyse, enchantée.
J’ai affaire à un navire dont le nom change régulièrement. Aux dernières nouvelles, il s’appelait la Déferlante. Savez-vous s’il est rentré et où il mouille ? »
« Oh que oui. Mieux que ça, même, je suis matelot dessus. Suivez-moi, on est de l’autre côté. »
Il prend aussitôt le chemin d’une ruelle plus étroite qui descend vers une zone plus sombre encore, d’où l’on aperçoit des pontons destinés aux réparations, entourés de grues et d’équipements lourds. Le garçon paraît jeune, presque innocent, et prétend bien connaître le navire. Elyse choisit de le croire parce que chaque piste lui semble désormais trop précieuse pour être ignorée.
Le quartier semble devenir plus résidentiel à mesure qu’ils avancent, malgré les quais visibles au bout de la rue. Puis Guybrush accélère soudain sous ses yeux, tourne à l’angle d’une ruelle dans un dérapage qui soulève une volute de poussière et disparaît. Deux hommes sortent aussitôt d’une bâtisse sur sa gauche, précisément à l’endroit où il vient de tourner.
Un troisième saute par-dessus un muret à quelques mètres derrière elle. Elyse s’immobilise. Ils ne dégainent pas immédiatement leurs armes, ce qui est presque pire.
Ils n’en manquent pourtant pas, batte cloutée, pistolet à mèche et un sabre de corsaire. L’un d’eux se contente de tendre la main vers son sac avec le calme d’un homme certain que les choses iront plus vite si chacun accepte son rôle. « Donne ça, princesse.
On te laissera repartir saine et sauve, avec tes beaux yeux. » La peur lui remonte dans la gorge, mais elle n’a pas le réflexe de supplier. Après toutes ces années d’études, il est peut-être temps de prouver qu’elle sait faire davantage que citer des principes théoriques devant des étudiants.
« Je vous déconseille de faire un pas de plus », déclare-t-elle d’un ton qu’elle voudrait autoritaire, mais qui sonne presque théâtral. Les trois hommes échangent un regard amusé. L’un d’eux ricane même, mais son rire meurt lorsque les deux sphères ouvragées se détachent seules de la ceinture d’Elyse.
Elles s’élèvent jusqu’à la hauteur de ses hanches, puis commencent à tourner lentement et silencieusement autour d’elle. « Une élémentaliste… fait chier », souffle le second en dégainant sa batte cloutée, soudain beaucoup plus conscient du nouvel équilibre des forces. « Professeure », corrige Elyse plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu.
« Je peux vous proposer un cours accéléré, si vous insistez. » L’homme à la batte semble être celui qui donne les ordres. Il fait un mouvement de tête vers le premier, lui intimant de régler la situation.
Ce dernier s’avance docilement, le pistolet dans la main gauche et son sabre dans l’autre. Elyse n’attend pas qu’il arrive au contact. Les sphères partent brusquement.
Elles répondent aux mouvements de son corps et plus encore à ceux de ses mains. La première percute le mur juste à côté du poignet armé de l’homme. Surpris, il sursaute et son tir part dans les planches, à plusieurs mètres d’elle.
La seconde sphère frappe le sol à ses pieds avec une violence parfaitement contrôlée. Le bois craque sous l’impact et une bassine remplie d’eau sale, secouée depuis un balcon supérieur, tombe juste à côté de l’agresseur en lui arrachant un cri particulièrement peu viril. Elyse profite de la confusion pour se retourner et courir dans la direction opposée.
Elle désigne de l’index l’homme placé derrière elle. L’une des sphères vient heurter l’articulation de son genou, lui arrachant un râle de douleur avant de le faire tomber contre le muret. Elle claque des doigts.
Les deux objets reviennent aussitôt à hauteur de ses hanches. La magicienne projette alors ses mains vers le sol et les sphères accélèrent autour d’elle, brassant l’air jusqu’à soulever le bas de sa cape. Pendant quelques secondes, les zéphyrs se rassemblent autour de ses jambes et la propulsent en avant avec au présent, une vitesse qu’elle ne pourrait jamais atteindre seule.
Un second tir retentit derrière elle. La balle frappe une façade proche, projetant quelques éclats de bois, mais Elyse continue de courir sans se retourner. Elle ne s’arrête qu’une fois revenue sur une place plus large et plus fréquentée.
Son cœur bat violemment, ses mains tremblent et le bas de sa robe est éclaboussé de boue. Quelques passants la regardent reprendre son souffle avec une curiosité très modérée. Une jeune femme surgissant d’une ruelle au pas de course ne constitue manifestement pas un spectacle rare dans cette ville.
Cette première mésaventure lui apprend davantage que toutes les mises en garde reçues avant son départ. Elle cherche une pirate dans un port de pirates, de marchands et d’opportunistes, et le simple fait de connaître un nom ne signifie pas encore qu’elle sait à qui le confier. Elle rejoint la statue de l’Albatros, devenue malgré elle son premier véritable point de repère dans Cap Carcasse.
Assise sur le rebord du bassin, elle tente de calmer sa respiration et de décider de la suite. Elle n’a pas l’intention de retourner immédiatement dans ces ruelles, mais attendre sans rien faire ne lui ressemble pas davantage. C’est alors qu’un navire franchit lentement l’entrée de la crique.
Il avance sans pavillon, les voiles rapiécées et la coque couverte de réparations aux teintes irrégulières. À cette distance, Elyse ne peut pas lire son nom, mais elle distingue parfaitement le symbole peint sur son flanc : une vague blanche. Elle se redresse si vite que ses jambes protestent encore de sa course précédente.
Sans prendre le temps de réfléchir davantage, elle quitte la statue et se précipite vers les quais, essayant de suivre le navire entre les bâtiments et les passerelles. Lorsqu’elle atteint enfin les pontons, la forêt de mâts et de coques lui masque complètement la crique. Elle a perdu de vue l’endroit exact où le bâtiment s’est rangé et il ne lui reste plus qu’à retrouver cette vague parmi tous les navires amarrés.