Elyse Al-Khemsin / Acte 1, Cap Carcasse
Chapitre 4 - Main Rouge
Elyse Al-Khemsin / Acte 1, Cap Carcasse / Chapitre 4
Chapitre 4 - Main Rouge
Elyse parcourt les pontons en cherchant la vague blanche entre les coques, les voiles et les marchandises entassées. De près, le port semble encore plus confus que depuis la statue de l’Albatros. Certains navires sont rangés les uns derrière les autres, d’autres dissimulés entre deux entrepôts ou amarrés à des passerelles qui ne paraissent mener nulle part. Elle avait pourtant vu le bâtiment entrer dans la crique. Il ne pouvait pas avoir disparu en quelques minutes.
Elle passe devant un groupe de marins occupés à hisser une caisse à l’aide d’une poulie grinçante. L’un d’eux, un demi-géant aux épaules particulièrement larges et aux cheveux tressés, abandonne un instant son travail pour la suivre du regard. Une curiosité amusée apparaît sur son visage lorsqu’il remarque sa tenue encore trop propre pour le quartier.
« Tu t’es perdue, petite fleur ? Les quais fréquentables sont derrière toi. »
Elyse s’arrête et lève vers lui ses yeux mauves. Même en relevant légèrement le menton, elle doit encore regarder très haut pour rencontrer son regard.
« Je cherche un navire. »
« C’est pratique, il y en a quelques-uns dans le coin. »
Deux de ses camarades rient près de la poulie. La caisse reste suspendue à mi-hauteur pendant qu’ils profitent de la distraction.
« Celui que je cherche change régulièrement de nom », précise-t-elle. « Il vient de rentrer au port et porte une vague blanche sur sa coque. »
Le demi-géant ramène une main contre sa barbe, réfléchissant avec une gravité qui ne semble pas tout à fait sincère.
« Une vague blanche… Tu viens de décrire la moitié des navires qui veulent faire croire qu’ils sont plus rapides que les autres. »
« Sa capitaine se fait appeler Amy la Main Rouge. »
Le rire du marin s’interrompt.
Le changement est léger, mais suffisamment brutal pour être remarqué. Derrière lui, l’un des hommes près de la poulie tourne la tête. Un autre cesse de sourire et reprend soudain son travail avec beaucoup plus d’attention qu’une seconde auparavant.
« Connais pas », répond le demi-géant.
Elyse incline légèrement la tête.
« Vous mentez mal pour quelqu’un d’aussi grand. »
Un des marins laisse échapper un juron entre ses dents. Le demi-géant fixe l’étrangère pendant quelques secondes, puis crache sur le côté.
« Et toi, tu parles beaucoup pour quelqu’un d’aussi seule. »
Cette fois, Elyse ne répond pas. Elle n’a obtenu aucune direction, mais elle n’a plus vraiment besoin qu’on lui confirme l’existence de la capitaine. Le seul fait de prononcer son nom suffit à modifier l’humeur de tout un groupe de marins. Amy la Main Rouge est bien connue dans cette partie du port, même si personne ne semble pressé de l’admettre.
Elle reprend sa route en sentant leurs regards peser dans son dos. Personne ne tente néanmoins de la retenir ou de la suivre, ce qui constitue déjà une nette amélioration par rapport à sa précédente rencontre avec des habitants trop serviables.
Un peu plus loin, elle remarque un ponton autour duquel les autres navires semblent avoir laissé davantage d’espace. Le bâtiment qui y est amarré n’est ni le plus grand ni le plus impressionnant du port. Sa coque a été réparée à plusieurs reprises avec des planches de teintes différentes, ses voiles sont encore en partie repliées et plusieurs marins s’affairent sur le pont pour terminer l’amarrage.
Le nom peint sur le flanc attire son attention : La Belle Averse.
Ce n’est pas la Déferlante.
Elyse s’approche néanmoins du bord du quai et observe plus attentivement la peinture. Les lettres paraissent trop propres par rapport au reste de la coque. Sous le nom récent, là où le sel et l’eau ont déjà commencé à attaquer la couche noire, elle distingue un tracé plus ancien. Une courbe blanche émerge sous la peinture, suivie d’une seconde, comme les restes d’une vague que l’on aurait tenté de dissimuler à la hâte.
Elle retient difficilement un sourire. Pour une fois, ses recherches ne viennent pas de la conduire vers une ruelle remplie de bandits.
Le navire donne d’abord l’impression de sommeiller après son voyage, mais rien n’y paraît véritablement négligé. Les cordages sont rangés, les armes restent à portée de main et chaque membre de l’équipage semble savoir exactement ce qu’il doit faire. Plusieurs marques sur la coque ont été réparées avec efficacité, sans véritable souci d’esthétique. Ce navire n’est pas riche, mais il est entretenu par des gens qui comptent bien continuer à s’en servir.
Deux hommes discutent près de la passerelle. Le plus âgé porte une barbe rousse marquée de quelques mèches grises. L’autre a noué un foulard bleu autour de son cou et une cicatrice lui fend la lèvre supérieure. Assise sur une caisse à quelques mètres d’eux, une femme aiguise un couteau avec des gestes lents et réguliers. Plus loin, un garçon à peine sorti de l’adolescence surveille les alentours avec beaucoup trop d’attention pour être seulement occupé à démêler un cordage.
Elyse s’avance jusqu’à ce que les deux hommes cessent leur conversation.
« Pas de visite », annonce le barbu.
« Je ne viens pas visiter. »
« C’est encore moins intéressant. »
La magicienne inspire lentement. Ses sphères sont de nouveau accrochées à sa ceinture, mais elle sent encore sa magie frémir sous sa peau, comme si son corps refusait de croire que la course est terminée. Elle n’a aucune envie de provoquer un second affrontement. Pas devant le navire qu’elle cherche depuis son départ du Turhan.
« Je cherche Oza Al-Khemsin. »
Le silence qui suit ne ressemble pas aux autres.
Les marchands avaient hésité pour savoir combien lui faire payer une réponse. Les taverniers avaient choisi leurs mots pour éviter les ennuis. Les marins rencontrés un peu plus tôt avaient simplement voulu lui faire comprendre qu’elle posait trop de questions. Ici, le nom d’Oza semble avoir frappé quelque chose de plus profond.
La femme assise sur la caisse cesse d’aiguiser sa lame.
Le jeune garçon détourne les yeux.
L’homme au foulard observe brièvement le barbu, attendant manifestement de savoir lequel d’entre eux va prendre la responsabilité de répondre.
« Connais pas », finit par dire ce dernier.
Elyse soupire.
« Vous mentez encore moins bien que le demi-géant. »
L’homme au foulard fait un pas vers elle.
« Tu devrais retourner d’où tu viens. »
« J’ai traversé la mer pour la retrouver. Je ne vais pas repartir parce qu’un homme avec un foulard me le conseille sans même prendre la peine d’être convaincant. »
Il serre la mâchoire et avance encore légèrement. Ce n’est pas vraiment une attaque, mais le geste suffit pour que la femme au couteau se relève.
« Je m’en occupe, Brann. »
Le marin s’arrête. Il lance un regard contrarié à la nouvelle venue, puis recule sans discuter davantage.
La femme rengaine sa lame et descend les quelques marches de la passerelle. Elle est grande, sèche, avec des cheveux rouges attachés derrière la nuque. Une marque rouge couvre une partie du dos de sa main gauche.
Son regard se pose successivement sur la tenue d’Elyse, son sac, ses sphères et la main qu’elle garde près de sa ceinture.
« Donc, tu cherches Oza », dit-elle.
Elyse se raidit.
« Vous la connaissez. »
« Je connais surtout peu de femmes capables de traverser la moitié du monde avec le soleil du Turhan sur la peau, des yeux violets et assez de naïveté pour venir prononcer ce nom au milieu du port. Oza parlait d’une sœur qui te ressemblait. Je pensais qu’elle exagérait. »
Entendre quelqu’un parler d’Oza aussi naturellement lui fait plus d’effet que toutes les informations obtenues depuis son arrivée. Ses doigts se referment sur le tissu de son sac, juste au-dessus de la poche où elle conserve la lettre.
« Vous êtes Amy la Main Rouge ? »
« Cela dépend généralement de la personne qui pose la question. »
« Je suis Elyse Al-Khemsin. »
« J’avais compris. »
« Oza m’a écrit. Elle disait naviguer avec vous sur la Déferlante. »
Le regard d’Amy glisse un instant vers la coque de La Belle Averse.
« Ce navire ne porte pas toujours le même nom lorsqu’il reste à quai. »
« Je l’avais compris. »
« Pas immédiatement, visiblement. On n’a même pas terminé l’amarrage que trois personnes sont déjà venues me prévenir qu’une étrange magicienne à la peau sombre et aux yeux violets me cherchait dans tout Cap Carcasse. »
Elyse retient une grimace. Elle avait espéré se montrer plus discrète après les avertissements de Zoey. À l’évidence, le port possède une définition assez personnelle de la confidentialité.
« Au moins, vous avez fini par être prévenue... Je viens d’arriver à Cap Carcasse. On ne m’a pas fourni de guide avec ma chambre sur la manière dont on trouve les gens ici. »
Un bref sourire apparaît sur le visage de la capitaine, puis disparaît presque aussitôt.
Autour d’elles, l’équipage continue de les observer. Certains affichent une curiosité mal dissimulée. D’autres évitent soigneusement son regard. Ce n’est pas seulement la méfiance habituelle d’un groupe voyant une étrangère approcher de son navire. Tous semblent savoir quelque chose qu’elle ignore encore.
Amy croise les bras.
« Qu’est-ce qu’Oza a bien pu t’écrire pour te convaincre de traverser la mer ? »
Elyse pose une main contre la poche intérieure de sa veste.
« Pas grand-chose. C’est justement le problème. »
Elle en tire la lettre, légèrement froissée malgré toutes les précautions prises depuis son départ. Ses doigts restent un moment refermés autour du papier, puis elle le tend à la capitaine.
« C’était la première fois qu’elle m’écrivait directement. Elle disait être ici, avec vous. Elle ne m’a jamais demandé de venir, mais elle m’a donné suffisamment d’informations pour que je puisse la retrouver… j'ai pensé que c'était sa manière de faire des invitations. »
Amy accepte la lettre sans chercher à la lui prendre plus vite. Elle la déplie avec soin et parcourt les premières lignes. Son regard s’arrête parfois sur un mot ou une tournure de phrase, non comme si elle découvrait le contenu, mais comme si elle reconnaissait une voix familière.
« Elle écrivait toujours trop vite lorsqu’elle voulait faire croire que ce qu’elle racontait n’avait aucune importance », murmure-t-elle.
La remarque serre quelque chose dans la poitrine d’Elyse. Amy connaît les habitudes de sa sœur jusque dans sa manière de former ses phrases. Elle-même ne possède qu’une poignée de lettres et des souvenirs trop anciens pour savoir ce qui appartenait réellement à Oza.
La capitaine termine sa lecture, replie le papier en suivant soigneusement les marques déjà présentes et le lui rend.
« Je ne doutais pas vraiment de ton identité. Je voulais savoir ce qu’elle avait choisi de te dire. »
Elyse range la lettre contre elle pour dissimuler le léger tremblement de ses doigts.
« Alors vous comprenez pourquoi je suis venue. J’aimerais maintenant voir ma sœur. »
Amy ne répond pas immédiatement. Elle tourne brièvement les yeux vers son équipage.
Personne ne parle. Même les bruits ordinaires du quai paraissent plus lointains pendant quelques secondes, couverts seulement par le claquement d’une voile mal attachée et les coups réguliers de l’eau contre la coque.
« Où est-elle ? » insiste Elyse.
La capitaine remonte une marche de la passerelle.
« Monte. »
Elyse ne bouge pas.
« Pourquoi ? »
« Parce que je ne parlerai pas d’Oza au milieu du quai. Et parce qu’elle m’aurait probablement insultée pendant une semaine si je t’avais laissée repartir sans t’offrir au moins quelque chose à boire. »
Cette phrase possède une familiarité si simple qu’elle fait vaciller une partie de la méfiance d’Elyse. Ce n’est pas encore une réponse, mais c’est la première fois depuis son arrivée qu’une personne évoque réellement Oza comme une femme vivante, avec ses habitudes et son mauvais caractère, plutôt que comme un simple nom sur un morceau de papier.
Elle pose donc le pied sur la passerelle.
Le pont de la Déferlante n’a rien du décor romantique que les histoires donnent aux navires pirates. Il est propre parce qu’il doit l’être, pas pour impressionner les visiteurs. Les cordages sont rangés avec méthode, les armes ne restent jamais très loin des mains et les marques visibles sur le bois racontent davantage de combats que d’accidents de mer.
Elyse avance derrière Amy, parfaitement consciente que chaque membre de l’équipage suit son passage. Elle a l’impression d’entrer dans une maison où tout le monde connaît déjà son nom alors qu’elle ignore encore ceux de la moitié des personnes présentes.
« Elle parlait vraiment de moi ? » demande-t-elle malgré elle.
Amy ne ralentit presque pas.
« Pas souvent. »
La réponse serre aussitôt quelque chose dans la poitrine d’Elyse. La capitaine ajoute toutefois, sans se retourner :
« Mais quand elle le faisait, elle mentait moins que d’habitude. »
« C’est censé me rassurer ? »
« Pas particulièrement. »
Elles atteignent une trappe donnant vers l’intérieur du navire. Amy pose la main sur le battant, mais ne l’ouvre pas immédiatement. Son assurance semble s’éroder légèrement, juste assez pour qu’Elyse remarque l’hésitation.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« La lettre que tu portes n’est pas récente. »
« Je le sais. Il faut du temps pour traverser la mer. »
« Ce n’est pas ce que je veux dire. »
Le silence revient. Elyse cherche une réponse sur le visage de la capitaine, mais Amy détourne légèrement les yeux vers la trappe.
« Où est Oza ? » répète-t-elle.
Amy soulève enfin le battant. Un air plus frais remonte des entrailles du navire, chargé de bois humide, de sel et d’une odeur médicinale qu’Elyse ne parvient pas encore à identifier.
La capitaine lui fait signe de la suivre.
« Tu arrives tard, Elyse. Descends. »