Elyse Al-Khemsin / Acte 1, Cap Carcasse
Chapitre 2 - Le Nid
Elyse Al-Khemsin / Acte 1, Cap Carcasse / Chapitre 2
Chapitre 2 - Le Nid
Les docks n’ont pas l’air aussi grandioses que le prétendent les histoires. Ils semblent plus pratiques qu’autre chose. Trois grands pontons s’avancent assez loin pour permettre à une demi-douzaine de navires de décharger en même temps. Les mâts et les voiles visibles un peu plus loin trahissent la présence d’eaux réservées aux bâtiments souhaitant mouiller loin de l’agitation du débarcadère.
S’il y a bien une chose qui ne lui a pas manqué durant le voyage, c’est le brouhaha. Ici, ça crie dans tous les sens et chacun s’affaire pour que les tonneaux d’épices et les caisses de denrées de l’Ar-Raml as-Safi n’aient pas le temps d’être volés entre l’amarrage du navire et leur mise à l’abri. Les manœuvres semblent les conduire vers un entrepôt un peu plus loin.
Les quais de Cap Carcasse ont ce défaut majeur d’avoir été conçus pour des gens qui savent exactement où ils vont, pas pour les voyageuses fraîchement débarquées. Quelques panneaux n’auraient pourtant tué personne.
Les dockers vont et viennent entre les bâtiments sans paraître disposer d’une seule minute pour répondre à la moindre question. Les marchands, eux, crient leurs prix dans au moins trois langues différentes. Elyse est certaine de se faire rembarrer si elle ne leur achète rien, mais elle ne compte pas commencer à monnayer chaque information à peine arrivée.
Elle décide donc de suivre un groupe de marins. S’ils n’ont pas encore de bière à la main, c’est probablement qu’ils vont en chercher. Elle doit s’écarter deux fois pour ne pas se faire renverser par des hommes trop pressés, puis une troisième pour éviter un bauffle qui tire une lourde charrette. Ces animaux venus des plaines enneigées lui sont parfaitement inconnus : d’immenses bêtes couvertes d’une fourrure si épaisse qu’elle pourrait s’y allonger et disparaître aux yeux de tous. Leur tête légèrement aplatie et leurs petites cornes les rendent parfaitement adorables.
Assez adorables, en tout cas, pour lui faire oublier ce qu’elle est en train de faire. Quand elle relève enfin les yeux, les marins ont disparu. Agacée de s’être elle-même laissée distraire, elle prend son courage à deux mains et interpelle un docker qui lui semble moins occupé que les autres. Elle s’éclaircit la voix et papillonne légèrement des yeux pour s’attirer ses bonnes grâces, partant du principe que personne n’aime être dérangé pendant sa pause, sauf peut-être par une princesse aux yeux d’améthyste.
« Monsieur, excusez mon inconvenance. Je suis un peu perdue, je vous l’avoue. Je cherche un navire et je me disais qu’un habitué du port pourrait peut-être m’aiguiller. Il se fait appeler la Déferlante. »
« La Déferlante… Eh bien, je ne l’avais jamais entendu, celui-là. Mais les navires changent régulièrement de nom dans le coin. Il pourrait s’appeler ainsi aujourd’hui et devenir le Hurleur demain. Il va falloir être plus précise. Tu n’as rien d’autre ? »
« Si, bien sûr. Il s’agit du navire d’une capitaine nommée Amy la Main Rouge. Je cherche Oza, l’une de ses membres d’équipage. Peau noire, charme turhanien… C’est ma grande sœur. Elle disait qu’il s’agissait d’un équipage pirate. »
Elle hoche la tête, certaine cette fois d’avoir donné assez d’informations pour obtenir une réponse fiable.
Le docker déglutit légèrement, puis laisse échapper un rire en observant l’étrangère. Il garde le silence juste assez longtemps pour lui faire comprendre que sa réponse ne lui plaira pas.
« Tout compte fait, il va plutôt falloir être moins précise. La première version n’était pas si mal, surtout si tu ne veux pas te retrouver dans de beaux draps. Désolé, ma belle, je dois retourner travailler. Sois prudente. »
Il coupe net la conversation et se dirige vers les quais malgré les protestations d’Elyse, qui le somme un instant de l’attendre et de s’expliquer. Elle comprend rapidement que ce genre d'interactions risque de rythmer sa journée.
Elle reprend son chemin. Il ne faut pas plus d’une minute pour qu’un autre homme l’aborde. Il avance à l’aide d’une pauvre béquille rapiécée et semble l’avoir suivie depuis sa précédente tentative. Lorsqu’il pose une main sur son épaule, elle sursaute.
Pendant une seconde, ses yeux s’illuminent d’une lueur anormale, manifestation instinctive de sa magie qu’elle contient aussitôt. Elle dégage son épaule et lève un sourcil interrogateur, sans dire un mot, dans l’espoir de paraître plus inquiétante et autoritaire qu’elle ne se sent réellement.
L’homme prend une petite voix sournoise, qui contraste avec sa gueule cassée.
« Mada… moiselle ! Je suis Lulu ! Lulu peut vous guider jusqu’au bateau que vous cherchez. Lulu connaît toute la ville ! Lulu veut deux pièces d’argent ! Toi donner ces pièces à Lulu, oui ? Oui ? »
Son ton devient légèrement plus agressif à mesure qu’il parle. Avant même qu’Elyse ait le temps de lui répondre, une main surgit de la foule qui marche à contresens et l’agrippe par le col.
« Lulu ! Je te cherchais justement. On a deux mots à se dire, pas vrai ? »
L’homme disparaît aussi vite qu’il est apparu. Elyse reste interdite un instant. Tout semble disparaître plus vite qu’il n’apparaît dans ce port. Elle ne comprend encore rien aux activités chaotiques qui l’entourent et n’a toujours aperçu aucun des gardes censés veiller sur les lieux.
Elle poursuit néanmoins son chemin, sans savoir quelle devrait être sa prochaine destination. Elle cherche du regard un endroit plus simple et plus accueillant, mais les entrepôts semblent légion autour des quais et les étals marchands dont on lui a parlé ne paraissent pas installés dans cette partie du port.
Au loin, elle distingue le sommet d’une gigantesque statue d’albatros, haute d’au moins cinq mètres. Il s’agit peut-être de l’un des vestiges laissés par les souverains du Royaume d’Esselande, qui occupaient autrefois les lieux. Une œuvre de cette taille tranche complètement avec les bâtiments environnants, construits à partir de coques de navires et de bois de récupération.
À mesure qu’elle s’approche, Elyse prend la mesure du monument. La statue, entièrement taillée dans un marbre blanc, domine les alentours, tandis que son bec doré capte la lumière. L’animal est représenté avec une majesté saisissante, le plumage comme brusqué par les embruns, tant l’artiste a su donner l’impression du mouvement à la pierre.
Autour d’elle, la foule est plus éparse. Les habitants ne s’arrêtent guère devant une statue qu’ils voient probablement tous les jours. Elyse prend le temps de s’asseoir sur le rebord circulaire de l’œuvre, dont le socle forme un petit bassin abritant quelques poissons multicolores. Elle croise les jambes et observe les alentours, cherchant la meilleure manière d’obtenir des informations sans finir dans un traquenard.
La statue fait office de rond-point. Elle aperçoit enfin les gardes dont on lui parle depuis son arrivée, rassemblés devant un bâtiment qui arbore lui aussi le symbole d’un lion. Sans doute leur quartier général. Une passerelle s’enfonce dans les terres au pied des falaises qui entourent la crique. Une autre disparaît directement entre elles, tandis qu’une troisième semble rejoindre le phare en rebondissant sur plusieurs morceaux de terre émergeant de la lagune. Toutes arborent des peintures bleues, probablement dessinées par les enfants du coin.
Elyse choisit finalement le chemin le plus évident, celui d’où les lumières et l’agitation lui semblent les plus perceptibles, et qui descend au pied des falaises.
Elle se redresse et reprend sa route, satisfaite de constater qu’elle ne s’est pas trompée lorsque les premiers étals apparaissent. Les marchands tentent aussitôt de l’alpaguer, cette fois non pour ses beaux yeux, mais pour l’idée qu’ils se font de sa bourse, ce qui ne lui déplaît pas complètement. Ils vendent de la nourriture, des paniers, des caisses, des armes et parfois même de petits animaux beaucoup trop mignons. Elle doit détourner le regard, tant pour afficher une force d’esprit digne des plus grandes aventurières que parce qu’elle doit surtout trouver une taverne où poser ses questions sans y abandonner toutes ses économies.
Au bout de l’allée, les étals laissent place à quelques ateliers ouverts où l’on répare des filets et des cordages. Une femme aux bras couverts de tatouages marins se tient un peu plus loin, appuyée contre un poteau. Elle crache sur le côté en voyant Elyse approcher, puis la toise, le menton levé.
L’élémentaliste ne se démonte pas. Elle arbore son sourire habituel, salue la femme et lui demande, sans vouloir se fier uniquement à sa tenue, si elle saurait où croiser une pirate nommée Amy la Main Rouge et une autre du nom d’Oza. Elle précise une nouvelle fois qu’il s’agit de sa grande sœur. La femme lui conseille de poser beaucoup moins de questions sensibles aussi ouvertement et de commencer ses recherches dans les tavernes plutôt que dans les registres. Les pirates entrent plus volontiers dans les premières que dans les seconds. Elyse la remercie sans parvenir à décider si elle vient de recevoir une aide sincère ou simplement la première réponse utile de sa journée. Elle se met donc en route vers la taverne la plus proche, puis s’arrête, réalisant qu’elle n’a reçu aucune direction. Lorsqu’elle se retourne, la femme tatouée a déjà le bras levé et pointe du doigt les hauteurs. Le Nid du Cormoran trône fièrement au sommet d’une colline de débris boisés. Il lui faut plus de dix minutes pour atteindre l’entrée, mais l’effort en vaut la peine : la vue sur la baie est sublime. Légèrement essoufflée, Elyse fait pâle figure devant le capitaine Fracas, une sorte d’automate rectangulaire dont le nom est affiché juste au-dessus de lui, à la manière d’une attraction de foire.
Une main posée sur la hanche, elle reprend son souffle et désigne d’un mouvement circulaire l’ensemble de la bâtisse.
« C’est vous, le tenancier ? »
La masse mécanique ne donne aucun signe de vie, malgré les lumières qui agrémentent son étrange armure. Une voix venant de l’intérieur lui explique qu’il sert principalement à se battre, qu’il ne possède aucun module de langage et que, quoi qu’elle veuille, elle n’a qu’à entrer.
À l’intérieur, Elyse est accueillie par une charmante serveuse à la chevelure rose et aux airs de baroudeuse. La femme ne semble pas avoir pour habitude de souhaiter la bienvenue à chaque client et se contente d’un :
« Qu’est-ce que vous prenez ? »
Prise au dépourvu, Elyse n’avait pas prévu de consommer, mais seulement de poser quelques questions. Après une telle montée, elle comprend cependant qu’elle ne peut pas décemment s’installer sans rien commander.
« Un jus de pomme ? »
Un long silence suit sa réponse. La serveuse semble attendre qu’elle change d’avis. Lorsqu’il devient évident que la demande est sérieuse, elle répond d’un ton abrupt :
« J’ai pas. »
La situation paraît plus gênante pour Elyse que pour la femme, qui mâchouille du tabac avec l’automatisme tranquille de quelqu’un déjà lassé de sa journée. La voyageuse corrige donc sa commande.
« Un verre d’eau, alors. »
À en juger par l’expression de son interlocutrice, cette seconde demande n’est pas moins exotique que la première. Elle reçoit néanmoins un grognement approbateur et, en échange de quelques pièces, peut enfin commencer son interrogatoire.
Elyse est une très mauvaise actrice. Il se voit à des lieues qu’elle se moque de son verre et ne cherche qu’une occasion de poser sa question. Elle se lance donc en demandant si la serveuse connaît une certaine Main Rouge, décidée à se montrer un peu plus subtile que lors de ses dernières tentatives.
« Je connais deux Main Rouge, trois Main Noire, une Main Verte et un type qu’on appelait Main-Dans-La-Gueule depuis une dette mal remboursée », répond la serveuse avec l’assurance de quelqu’un qui sait ne rien dire en listant beaucoup de choses.
Les jeux de regards et les faux-semblants semblent être une seconde nature chez cette femme. Mais l’élémentaliste n’est pas mauvaise non plus et tente un peu de rentre-dedans.
« Ma sœur fait partie de la Déferlante. Ne soyez pas désagréable… Je n’ai pas envie de passer quinze jours à la chercher. »
« Oh… Il fallait commencer par ça. »
Le ton reste suffisamment désagréable pour montrer que l’information ne change pas grand-chose à son humeur. Elle poursuit néanmoins avec un peu plus de sympathie :
« Il va falloir apprendre la langue de Cap Carcasse, ma jolie. T’as pas dû avoir beaucoup de résultats, jusqu’ici ? »
Elle se sert distraitement un verre de rhum avant d’ajouter :
« La Déferlante est en mer. Ils devraient rentrer demain. Ici, les navires changent de nom comme de chemise, alors cherche plutôt une vague peinte sur la coque. Mais on n’a jamais eu cette conversation, hein ? Va pas me foutre dans la merde. »
L’enthousiasme d’Elyse reprend aussitôt le dessus.
« Demain ? Très bien. Est-ce que vous proposez aussi des chambres ? Je ne sais pas vraiment où dormir. J’avais prévu de la retrouver plus vite et de loger avec elle. »
« On en a. Ce ne sont pas des suites royales, par contre, mais il y en a une qui ferme à clé. J’imagine que ce sera déjà pas mal pour toi. »
« Oui, parfait. Je m’en contenterai, si ce n’est que pour une nuit. Vous savez ce qu’ils sont partis faire en mer ? »
« Je suis pas leur mère. J’en sais rien. Des trucs de pirates, à n’en pas douter. »
Elle lui tend son verre d’eau et une petite clé en fer forgé, puis clôt la discussion d’un simple :
« Moi, c’est Zoey. T’as la huit. »
Elyse hoche la tête, encore très réservée face à tant de familiarité. Elle tient néanmoins à rester polie, lui adresse un sourire, puis avise l’escalier en colimaçon qui monte vers les étages.
En observant mieux le Nid du Cormoran, elle comprend qu’il s’agit ni plus ni moins d’un véritable navire hissé au-dessus des autres, probablement par un capitaine dont l’orgueil dépassait encore la hauteur du bâtiment. L’ensemble possède un charme fou, à condition d’oublier les clients un peu étranges et Zoey, qui semble ne jurer que par les boissons alcoolisées.
Elyse monte, cherche sa chambre, la trouve rapidement et tourne la clé dans la serrure avant d’ouvrir la porte.
Zoey avait peut-être raison de ne pas parler de suite royale. Pour une habitante de Cap Carcasse, l’aspect rustique et légèrement terne de la pièce doit sembler ordinaire. Après presque deux semaines passées dans une cabine si petite qu’Elyse pouvait presque toucher les deux murs sans quitter son lit, l’endroit lui paraît pourtant somptueux. La porte ferme correctement, comme promis. Il y a une baignoire, un lit pour deux personnes, une petite armoire, un bureau et même un balcon.
Elle retire ses bottes, frotte machinalement la boue humide qui tache le bas de sa robe, puis sort la lettre d’Oza.
La ville gronde derrière les murs de la chambre. Le port ne cesse pas de respirer simplement parce qu’elle n’en arpente plus les rues. Elle relit les mêmes lignes, s’arrête sur le nom de la Déferlante, puis sur celui de Main Rouge.
Elle n’a ni retrouvé sa sœur ni même aperçu l’ombre de son navire, mais elle a obtenu une direction, un avertissement et la certitude que les noms écrits dans la lettre ne sont pas des inventions. Elle replie le papier, le glisse sous son oreiller et souffle la lampe.
Dans le noir, Cap Carcasse n’est pas plus silencieuse. Des voix montent de la rue, des rires éclatent et une cloche sonne quelque part dans la cité. L’élémentaliste reste longtemps éveillée, allongée dans sa robe de nuit, les yeux fixés sur le plafond, partagée entre l’épuisement et cette impatience tendue qui l’a conduite jusqu’ici.
Demain, elle retournera sur les quais et cherchera une vague peinte sur une coque. Oza est bien venue ici, elle a bien écrit depuis cette ville, et son navire doit rentrer au port. C’est déjà bien plus qu’Elyse n’espérait découvrir en une seule journée. À force d’écouter Cap Carcasse vivre autour d’elle, elle finit par s’endormir.